CHATEAUX EN PAYS D'ORTHE

par Cyril DELMAS-MARSALET

Le Pays d'Orthe, qui correspond à peu près à l'actuel canton de Peyrehorade, au sud de Dax, constituait sous l'Ancien Régime une vicomté formée de onze paroisses : Orthevielle, Igaas (Peyrehorade), Lanne (Port-de-Lanne), Saint-Etienne-d'Orthe, Bélus, Orist, Saint-Lon (les- Mines), Pey, Siest, Cagnotte et Cazorditte (commune de Cagnotte).

On peut y inclure Cauneille et Oeyregave, anciennes baronnies depuis toujours possédées par les vicomtes d'Orthe. Le nombre de châteaux en Pays d'Orthe peut être évalué à une trentaine environ, mais nous allons tenter ici d'en établir une typologie.

Carte de situation des châteaux du Pays d'Orthe

Les châteaux vicomtaux

Le pays d'Orthe a formé, dès le XIe siècle, une vicomte placée sous la suzeraineté des ducs de Gascogne et de leurs successeurs, ducs d'Aquitaine, rois-ducs anglais, et enfin rois de France.

La puissante famille des vicomtes d'Orthe, qui prend le surnom d'Aspremont, tiré de leur principale forteresse, est traditionnellement présentée comme une branche cadette de celle des vicomtes de Dax. Ils possédaient la vicomte d'Orthe ainsi que les baronnies de Cauneille et d'Oeyregave avec, à une époque reculée, les châteaux de St-Cricq-du-Gave et de Pouillon, et ils étaient les protecteurs des abbayes de Cagnotte et de Sorde.

Fait exceptionnel, c'est la même famille qui, se succédant de père en fils, est à la tête de la région du XIe au XVIIIe siècle, avec de brillantes alliances, en particulier au sein même de la famille royale. Ainsi, le vicomte Loup-Garcie épouse Adélaïde d'Anjou, nièce d'Henri II Plantagenêt, le vicomte Loup-Raymond épouse Aumus de Cognac, petite-fille du roi Richard " Cœur de Lion ", enfin Louis Ier épouse Isabeau de Lancastre-Somerset, cousine du roi d'Angleterre. Cette véritable dynastie s'est fondue au tournant des XVIIIe et XIXe siècles dans celle des Caupenne, toujours représentée.

Le berceau de la vicomté est certainement à Orthevielle, plus précisément à la caverie de Montgaillard. Un premier indice est fourni bien sûr par l'étymologie : "Orthe-vielle", c'est la villa d'Orthe, au sens médiéval du terme, c'est à dire le domaine, l'équivalant laïc de la paroisse.Un passage du "Livre des gloires et illustremens de la très magnificime dynastie d'Aspremont ", dont un extrait est conservé dans les archives de la Société de Borda, mentionne en ce lieu un "anticque palais romain", qui aurait donc précédé la forteresse d'Aspremont à Peyrehorade. Si une villa gallo-romaine a bien été découverte à Pardies, sur le territoire de Peyrehorade, rien n'a encore été trouvé à Orthevielle. Ce "castrum" fortifié n'est plus cité après le XIIIe siècle.

A une date incertaine (peut-être dès le XIe siècle), pour des raisons qui tiennent autant à la stratégie militaire qu'à l'expression d'une puissance et d'une domination féodale, les vicomtes érigent une forteresse sur la colline d'Aspremont, qui domine les Gaves de plus de 70 mètres. En voici une description de la fin du XIVe siècle : "[C'est un] bien biau gros et grand chastel et très fort et large et puissant avec moultes hautes et solides murailles et tours, puisards, cours, bastimens de toutes sortes, domjons quy y sont deux et fossés en forme de baratre, quy est assis à Vacrin dune montaigne forte et asprée [insistons sur ce qualificatif qui signifie élevée et qui a donné son nom à la colline, au château et enfin à la dynastie] avec large et profonde vue et dominance".

En 1981, dans le bulletin de la Société de Borda, Richard Bavoillot a reconstitué l'histoire de ce château : L'ensemble de la forteresse s'étendait sur une plate-forme de 140 m sur 160 et était bordée de barbacanes, accueillant fêtes et tournois, et en particulier la visite de la Cour de France en 1565 ; on trouvait une lice abritant l'église du château, construite vers 1200, ainsi que des fossés et des murailles. On y voyait également, d'après une description du XVIe siècle, des jardins, un verger, des étables, des granges à foin, des porcheries, une forge, des lavoirs, un chenil, une volière, une fauconnerie et un "parc avec une ménagerie de bêtes féroces et rares comme une panthère, un lion d'Affrique, une tigresse", enfin un enclos pour les cerfs et autres grands gibiers domestiqués. Dans la partie la plus élevée se trouve encore ce qui constituait le cœur du dispositif, une motte de terre qui s'élevait à l'origine à une quinzaine de mètres de hauteur et qui, dès le XIe siècle, était surmontée d'une tour appelée "Tour d'En Garsie", dénomination qui rappelait le vicomte Garcie (3e quart du XIe siècle ?), son probable constructeur.

A la fin du XIIIe siècle un donjon de pierre d'une hauteur de plus de 30 m vient remplacer la tour primitive. Plus à l'ouest, le donjon central, dont les ruines se voient encore aujourd'hui, semble avoir été construit en 1250 par la vicomtesse régente Aumus de Cognac, dans le contexte d'une lutte entre les vicomtes d'Orthe et la maison de Béarn, son puissant voisin méridional. Doté d'un éperon impressionnant et de murs de 2 mètres d'épaisseur, il semble avoir eu pour modèle le donjon dit "de Moncade" à Orthez, construit peu de temps auparavant par le vicomte Gaston VII de Béarn. Cette austère construction fut aménagée, au XVe siècle, en logis plus agréable, avec de grandes ouvertures et de belles cheminées. Chaque salle mesurait 72 m2. Le premier étage accueillait la chambre du vicomte, le second peut-être une chapelle, enfin le dernier étage était réservé aux archives et au trésor. Les sous-sols, quant à eux, étaient affectés aux cachots et à la garde du vicomte, et il faut ici citer à nouveau le "Livre des gloires..." : "[Cette forteresse] possède toutefois, et malgré la juste fierté qu'en retirent les gens, une fort mauvaise célébrité car dans le dessous du donjon neuf il y a les prisons les plus affreuses qui soient. Il faut dire qu'elles ne servent avec leurs cachots que pour les grands criminels. Les auteurs des menus larcins sont mis dans les prisons de la ville, lesquelles sont tout à fait convenables".

Le château est à la fois symbole de pouvoir, lieu où se rend la justice (moyenne et basse pour les vicomtes, parfois haute, ce qui n'était pas sans provoquer des conflits avec Dax), mais aussi lieu de refuge pour les populations en cas de menace et entité économique. Les origines du château de plaine des vicomtes, dit "de Montréal", sont difficiles à déterminer. Ce qui est certain, c'est qu'il est lié au développement de la ville de Peyrehorade et, peut-être, au contrôle du franchissement des Gaves réunis.

En effet, à l'instar de nombreux autres seigneurs, le vicomte Arnaud-Raymond III a implanté, vers 1200, une "ville-neuve" au pied du château d'Aspremont, et ceci dans le but d'y attirer des habitants et d'y développer le commer- ce, source de revenus grâce aux divers péages et taxes. Des foires sont établies dès 1358 ce qui témoigne de la réussite de l'entreprise des vicomtes, stimulée par la situation de Peyrehorade, au carrefour de la route commerciale du piémont pyrénéen par les Gaves en direction de Bayonne d'une part et du chemin de Compostelle, à proximité du franchissement des rivières à Cauneille en direction de Sorde-l'Abbaye. Un port, aujourd'hui comblé, accueille les bateaux.

Une salle vicomtale est établie dès le XIIIe siècle dans un des angles de l'enceinte de Peyre- horade. La "Petra Forata", c'est-à-dire la roche percée, serait celle sur laquelle fut bâti, avant le XVe siècle, le château dit "de Montréal". Celui que l'on peut voir actuellement date, dans ses parties basses, de la deuxième moitié du XVIe siècle et a été construit par le vicomte Pierre. Au XVIIIe siècle, il est agréablement aménagé par la vicomtesse Luce-Antoinette (vicomtesse en 1772) et par son époux Jean, comte de Montréal et Troisvilles, marquis de Moneins, vicomte de Tardets, baron de Montory et Beyrie, qui donna au château le nom sous lequel il est actuellement connu. On lui adjoint alors des ailes, des pavillons, des cours, des écuries, une orangerie, etc. L'église de la ville de Peyrehorade, devenue ensuite paroissiale, dédiée à Sainte-Catherine, lui était accolée. Saisi à la Révolution Française pour cause d'émigration, rendu à ses propriétaires à la Restauration, le château est aujourd'hui utilisé par la mairie de Peyrehorade qui lui a redonné une partie de son lustre d'antan.

Il est à noter que les vicomtes possédaient également un château à Cauneille, reconstruit à la fin du XIIIe siècle par le vicomte Arnaud-Raymond III, situé à proximité de l'église, mais aujourd'hui complètement disparu.

Les caveries

Dans son intéressant ouvrage Clochers et troupeaux, Anne Zink en donne la définition suivante : "titre porté par certaines seigneuries de petite taille et dont les érudits locaux se sont délectés, mais qui ne correspond à aucune caractéristique précise". Au terme d'une étude détaillée, elle conclut que "une caverie est donc plus qu'une maison noble, mais elle est moins qu'une seigneurie. Entre la caverie et la simple maison noble, l'analyse des éléments constituants montre qu'il s'agit le plus souvent d'une différence d'importance et non de nature".

On peut les rapprocher également des abbayes laïques béarnaises. La forme ancienne, "cavarerie", laisse deviner que ces fiefs devaient au suzerain, en l'occurrence le vicomte, un service à cheval, en plus de l'hommage. Ce sont des seigneuries dont les revenus sont essentiellement composés de cens et taxes prélevés sur un certain nombre de maisons (plusieurs dizaines) qui en dépendent.

Les caviers exerçaient la basse-justice sur leurs tenanciers, dans leurs tribunaux appelés "vics", et disposaient d'un certain nombre de privilèges, comme par exemple les "droits d'église" ou le droit de passage sur l'Adour et le Luy.

Les caveries sont certainement citées dès le XIIe siècle sous le terme "castrum" ou seigneurie dans les cartulaires de Sorde ou de Cagnotte. Il semble que le terme "cavoir" (1218), cavier, ait précédé celui de "caverie".

En général, les caveries sont implantées dans des lieux stratégiques, et comprennent une maison forte, un moulin avec son étang, un pigeonnier, un bois, et se trouvent souvent situées à proximité de l'église paroissiale, comme la caverie de Villenave à Bélus, celle de Montgaillard à Orthevielle ou bien encore celle de Siest.

La liste "canonique" contenue dans une transaction passée entre le vicomte, les seigneurs-caviers et les habitants en 1343, en compte 13, mais cela ne représente qu'un état à une époque donnée :

Les familles cavières ont des origines diverses :

Ces deux dernières catégories furent d'ailleurs anoblies par l'acquisition des caveries, et elles figurent aux assemblées de la noblesse de 1789.

S'il n'existe aucune caverie médiévale conservée, certaines montrent encore quelques vestiges de cette époque. C'est le cas de celle de Siest, une des plus caractéristiques et des mieux conservées, avec sa fière tour hexagonale en façade, probablement médiévale.

La caverie de Villemayan est intéressante dans la mesure où on y voit l'antique motte qui s'élevait encore en 1839 à 6 m et, à proximité, en partie masquée par des adjonctions modernes, la maison forte, haute bâtisse rectangulaire de 6 m de hauteur, aux murs épais de 1,25 m.

La plupart des autres caveries remontent au XVIIIe siècle et se distinguent par une architecture soignée, la présence de parcs et de tours.

Il faut également mentionner l'existence de caveries citées postérieurement à la transaction de 1343 et qui peuvent avoir été "érigées" par les vicomtes pour récompenser des proches, ainsi que des maison nobles qui n'avaient pas rang de caverie, mais dont l'aspect était très proche, la distinction entre les deux semblant purement honorifique.

Aujourd'hui ces maisons présentent encore des caractéristiques qui les différencient nettement des maisons rurales traditionnelles :

Enfin, certaines maisons importantes sont appelées localement "châteaux" :

Conclusion

La densité de châteaux en pays d'Orthe reflète la densité .de l'occupation humaine. En effet, les châteaux médiévaux servent avant tout à encadrer les hommes. La périphérie du Pays d'Orthe apparaît ainsi plus propice à l'activité agricole, tandis que les hauteurs boisées du centre et de l'est ne comptent que très peu de châteaux.

Mais ce qui ressort de cette brève étude, c'est la variété typologique des "châteaux", de la forteresse féodale à la simple gentilhommière. Ce qui fait le château, ce n'est pas l'importance stratégique ou militaire, c'est avant tout la prétention, la revendication du possesseur.

Sources