LE TEMPS DES CAPITAINES

BLAISE DE MONLUC ET LES LANDES

Cyril DELMAS-MARSALET

Blaise DE LASSERAN DE MONTESQUIOU 1, seigneur de Montluc 2 et Estillac 3, plus connu sous le nom de "MONLUC", est une figure majeure de l'art militaire du XVIe siècle.C'est aussi un gascon à part entière, par son caractère, par son langage, mais aussi par ses ancêtres et ses descendants, dont certains fréquentèrent nos contrées landaises.

Il naît vers 1502, dans le Gers, vraisemblablement à Sainte Gemme 3bis, à trois kilomètres du château de Saint-Puy 3ter, où il vivra plusieurs années. Son père 3quat, qui appartient à une branche cadette de la famille MONTESQUIOU, est ruiné, et le jeune Blaise, comme nombre de ses semblables, part chercher fortune vers "l'Eldorado" de l'époque, l'Italie, après un adieu à son père qui lui donne "quelque peu d'argent et un cheval d'Espagne".

Nous sommes en 1521, et la première des guerres qui vont opposer la France au Saint Empire romain germanique vient de débuter 4.

A Milan, il retrouve deux de ses oncles ESTILLAC, qui lui "mettent le pied à l'étrier".

C'est le début d'une carrière militaire exceptionnellement longue, puisque MONLUC ne se retire qu'âgé de plus de 70 ans.

Il a rédigé des "Commentaires", qui sont une autobiographie pleine de ses aventures et de ses exploits. Nous ne résistons pas à l'envie de reproduire la profession de foi qu'il a mise en exergue de son ouvrage :

"M'estant retiré chez moy en l'âge de soixante quinze ans, pour trouver quelque repos après tant de peines par moy souffertes pendant le temps de cinquante ans que j'ay porté les armes pour le service des roys mes maistres, ayant passé par degrés et par tous les ordres de soldat 4bis, enseigne, lieutenant, capitaine en chef 4ter, maistre de camp, gouverneur des places, lieutenant du roy ès provinces de Toscane et de la Guyenne, et mareschal de France, me voyant stropiat 5 presque de tous mes membres, d'arquebuzades, coups de picque et d'espée, et à demy inutile, sans force et sans espérance de recouvrer guerison de ceste grande arquebusade que j'ay au visage5bis; apres avoir remis la charge du gouvernement de Guyenne entre les mains de sa majesté, j'ay voulu employer le temps qui me reste à décrir les combats ausquels je me suis trouvé pendant cinquante et deux ans que j'ay commandé, m'asseurant que les capitaines qui liront ma vie y verront des choses desquelles ils se pourront ayder, se trouvans en semblables occasions, et desquelles ils pourront aussi faire proffit et acquerir honneur et reputation."

SON PASSAGE DANS LES LANDES

Plusieurs passages des "Commentaires" ont un rapport avec les Landes 5ter.

Le plus fameux concerne la prise de Mont-de-Marsan la 20 septembre 1569 5quat.

Le contexte politico-religieux est alors tendu; c'est celui de la troisième guerre de religion :

Jeanne D'ALBRET, réfugiée à La Rochelle, a lancé son capitaine MONTGOMERY 6, à la reconquête du Béarn occupé par les Catholiques. Il multiplie massacres et destructions - destruction des abbayes du Mas d'Aire et de Saint-Jean de La Castelle- tandis que son lieutenant THOIRAS 7 ravage les campagnes du Marsan.

Les deux hommes occupent le 11 septembre 1569 à Mont-de-Marsan, dont le sénéchal catholique, FLAMARENS, s'est enfui. Une forte garnison s'installe dans la forteresse.

MONLUC, venu de l'est, est à St-Sever, Aire, Cazères, Grenade, Gaube, St-Maurice, avant d'obtenir du Maréchal de France 8 de pouvoir attaquer Mont-de-Marsan :

"Je priay monsieur le mareschal me laisser attaquer le Mont de Marsan, espérant de l'emporter. Il me dict comment je pensois prendre une ville fermée de murailles, qui estoit bonne, et non seulement une, mais trois, toutes closes de bonnes murailles, ce qui estoit vray ; toutesfois je luy respondis que j'en avois pris d'autres plus fortes que le Mont de Marsan d'emblée, et là où il y avoit de meilleurs soldats".

La ville est défendue par le capitaine FAVAS 9, de St-Macaire, qui commande 500 hommes d'armes.

Les hommes de MONTLUC parviennent à franchir les fossés et, parvenus au pied de la muraille, y posent des échelles et parviennent à pénétrer dans la première enceinte. Mais il faut ensuite traverser la rivière à gué, ce qui ne se fait pas sans mal :

"Monsieur DE SAVIGNAC y estoit aussi : il n'y faisoit guère bon pour luy, car il y avoit soldat qui avoit eaue jusques aux esselles,et croy que s'il s'y fust mis, il en eust eu jusques au col, car chacun sçait bien qu'il n'est pas de la taille d'un géant".

Les ennemis se réfugient enfin dans le château, mais le vieux guerrier est épuisé, et il ne prend pas part à l'assaut final :

"Et comme je les vis dedans, je m'en revins en la rue, estans si las, que de ma vie je ne m'estois trouvé en tel estat ; et cogneus bien qu'il ne me falloit plus parler de porter les armes, car je cuiday tomber dix fois en la rue. Il n'y a ordre, nous ne pouvons estre deux fois".

Les ennemis capitulent bientôt, mais si MONLUC donne à ses capitaines et à son fils Fabien l'autorisation de recevoir ses adversaires "à mercy", il envoie aussi des soldats avec pour ordre, pendant les discussions, de "tuer tout", afin de venger des gentilshommes tués à Navarrenx et Orthez par MONTGOMERY 10.

MONLUC ne peut, ou ne veut, ensuite, empêcher le pillage de la ville par ses soldats.

La prise de Mont-de-Marsan est sans lendemain.

Certes, la ville fournit du grain pour les Catholiques, mais les soldats désertent en nombre, et MONTGOMERY peut poursuivre ses exactions en toute quiétude :

Il détruit l'abbaye de Sorde, incendie le monastère des Augustins de Geaune, saccage Saint-Justin, Labastide et Cazaubon.

La paix de Saint-Germain-en-Laye, signée le 8 août 1570, ramène un semblant de calme et accorde aux Protestants le droit d'exercer leur culte à Mont-de-Marsan, Saint-Justin, Labastide, Geaune et Cazères.

Les Landes restent cependant pour longtemps ravagées par des bandes de pillards qui font

régner l'insécurité.

LA FIN D'UN CHEF DE GUERRE, LES DEBUTS D'UN ECRIVAIN

Notre grand capitaine est fait maréchal de France en 157410bis, mais il est las des chevauchées et des combats :

"Le sang de mes enfans qui sont morts pour le service des roys est bien employé : Dieu me les avoit donnés, et ils me les ont prins ; j'en ay perdu trois à leur service : Marc Anthoine mon aisné, Bertrand, auquel par chaffre10ter je donnay le nom de Peyrot, qui est un mot de notre Gascongne, parce que ce nom là de Bertrand me desplaisoit, et Fabian, seigneur de Montesquieu 11. Dieu m'en a redonné trois autres, car j'ay du secont Blaise, et du dernier Adrian et Blaise (voir plus bas). Dieu les veuille conserver pour faire service à leurs roys et à leur patrie, sans faire honte au nom qu'ils portent ! Et qu'ils estudient bien mon livre et se mirent dedans ma vie, taschant à surmonter leur ayeul s'ils peuvent".

MONLUC exerçe son dernier commandement en 1575, lors du siège de Gensac. Il se retire ensuite dans son château d'Estillac, qu'il avait hérité de ses oncles Gassiot et François DE MONDENARD. C'est là qu'il rédige, entre 1571 et 1577, ses fameux "Commentaires".

Il meurt le 26 août 1577.

LES ATTACHES GENEALOGIQUES LANDAISES DE SA DESCENDANCE

Le 6 juillet 1563, il marie son fils aîné Pierre Bertrand dit Peyrot avec Marguerite DE CAUPENNE, dame de Caupenne, Osserain 12, Labatut, Cauna, Lahontan 13, Lahosse, Poyaler 14, Poylohaut 15, Magescq, Pouy 16, Herm, Gourbera, Téthieu, Saint-Michel, Mauco, Aurice, Toulouzette, Mugron, Lourquen, Caufour, Hinx, Ossages, Coste, Castagnos, et de bien d'autres bonnes et belles seigneuries, ce qui en faisait une des plus riches héritières des Landes ! Elle était la fille de François, baron de Caupenne et de Françoise, dame de Cauna 17.Leur fils Jean Blaise meurt en 1596 et est le père de :

Suzanne, héritière des immenses biens de ses ancêtres. Elle épouse en 1606 Antoine DE LAUZIERES, marquis de Thémines 18, mort en 1621 au siège de Montauban. Ils n'ont pas d'enfants.

En 1592, Adrien, seigneur de Montesquiou, prince de Chabanais 19, petit-fils de MONLUC, épouse Jeanne DE FOIX-CARMAIN, comtesse de Carmain 20, dame de Bonnut 21, Arsague, Gaujacq, Castelsarrazin, Sault 22, Navailles 23, Mant, Samadet, Castelnau et Pomarez, fille de Jean et de Madeleine DE CAUPENNE, dame de Gaujacq.

-Leur fille et héritière Jeanne épouse Charles D'ESCOUBLEAU, marquis de Sourdis 24.

Enfin Suzanne DE MONTLUC, née du second mariage de MONTLUC avec Isabeau DE BEAUVILLE, se remarie en 1597 avec François DE TALAURESSE (D'ERDOY), baron de Clermont, Mimbaste et Ozourt.

On voit que MONTLUC est un de ces nombreux cadets de Gascogne nés sans fortune, qui sont partis chercher honneur et gloire hors de leur riant pays, fournissant nombre de soldats dévoués au service des rois de France, mais qui, l'âge venu, se sont retirés dans leur Sud-Ouest, soucieux d'y établir leur famille et d'y acquérir de belles seigneuries. Le destin de MONLUC aura été toutefois exceptionnel par l'empreinte qu'il laissera dans l'histoire, en grande partie grâce aux mémoires qu'il a laissés à la postérité.

Notes :

1. Lasseran : commune du Gers.

2. Montluc : commune de Saint-Léger, Lot-et-Garonne.

3. Estillac : commune du Lot-et-Garonne.

3bis. Sainte-Gemme, commune du Gers

3ter. A. Laffargue, En visite chez Monluc et ses compagnons gascons (Prom. En Gascogne, CTR Marsolan 1980)

3quat. François DE MONTESQUIOU, qui n'eut aucun enfant de sa première épouse, se remaria à Françoise DE MONTAGU-MONDENARD, dame d'Estillac, d'où Blaise, aîné d'une dizaine de frères et soeurs.

4. Elle s'achève en 1526 après la défaite de Pavie et la capture du roi François Ier par Charles-Quint.

4bis. Il débuta comme archer à Nancy, sous les ordres du célèbre BAYARD. En Italie, il servit également comme archer dans la compagnie du maréchal DE LESCUN (Thomas DE FOIX).

4ter. Il fut nommé capitaine à 20 ans par le maréchal DE LAUTREC (Odet DE FOIX), frère aîné de LESCUN, et ce après sonn exploit près de Saint-Jean-de-Luz.

5. Gasconisme savoureux. Sa première blessure sérieuse date de 1527, quand il reçut un coup d'arquebuse à la jambe droite, devant le château de Vigevano, près d'Alessandria. L'année suivante, il manqua perdre son bras gauche. Plus tard, en 1551 à Quiers, il se démit la hanche gauche à la suite d'une chute.

5bis. C'est en 1570, au siège de Rabastens, qu'il reçut une terrible "arquebusade" au visage qui le défigura. Le sang lui sortait par la bouche, le nez et les yeux. Il dut ensuite porter quelques temps une sorte de voile, ou "touret de nez" sur le haut du visage, qui fut l'objet de quelques plaisanteries. MONLUC fut surnommé "lou nase de Rabastens" (Ch. Normand, Monluc, Les mémorialistes, S.FI.L., Paris, 1897)

5ter.Il avait été nommé en 1563 lieutenant-général du Roi en Guyenne.

5quat. Commentaires, livre 7e, chapitre II. (Voir L. Et M. Papy, Histoire de Mont-de-Marsan, Editions interuniversitaires, Mont-de-Marsan, 1994)

6. Gabriel DE LORGES, comte de Montgomery.

7. Balthazar DE THOIRAS seigneur de Cauzac (Beauville, Lot-et-Garonne).

8. Henri DE MONTMORENCY, maréchal de Damville. Les relations entre notre cadet de Gascogne, soucieux de gloire et d'exploits militaires, et le grand seigneur fils du Connétable de France, ne semblent pas avoir été idéales, et le Maréchal préférera se diriger vers Amou, sur les traces de MONTGOMERY, qui s'était réfugié à Orthez.

9. Jean DE FABAS, seigneur de Roux, gouverneur d'Albret, vicomte de Castets-en-Dorthe (Gironde).

10. En 1568, l'armée royale, conduite par Antoine DE LOMAGNE, seigneur de Montaigu (82) et Terride, oncle par alliance de THOIRAS, dont il a été parlé, est capturé par MONTGOMERY à Orthez, et tous ses capitaines sont massacrés dans leur prison.

10bis. Il est fait maréchal de France le 25 septembre 1574 par le roi Henri III. Notons que celui-ci avait obtenu le trône de Pologne grâce à un frère de MONLUC, Jean, évêque de Valence.

10ter. "chaffre" : surnom

11. Montesquiou : commune du Gers.

12. Osserain : commune des Pyrénées-Atlantiques.

13. Lahontan : commune des Pyrénées-Atlantiques.

14. Poyaler : commune de Saint-Aubin, Landes.

15. Poylohaut : commune de Larbey, Landes. Voir "La seigneurie de Poyloaut...", par J. DE CAUNA, bull. du C.G.L. n°37 et 38.

16. Ancien nom de la commune de Saint-Vincent-de-Paul, Landes.

17. Voir les études de Jacques DE CAUNA et Philippe SOUSSIEUX, Bulletin du Centre Généalogique des Landes, numéros 15, 19, 37, 38..

18. Thémines : commune du Lot.

19. Chabanais : commune de Charente.

20. Caraman : commune de Haute-Garonne.

21. Bonnut : commune des Pyrénées-Atlantiques.

22. Sault : commune de Sault-de-Navailles, Pyrénées-Atlantiques.

23. Ibid.

24. Charles D'ESCOUBLEAU DE SOURDIS était le frère de François, cardinal-archevêque de Bordeaux, et d'Henri, également archevêque de Bordeaux et amiral de la flotte. C'est François, lieutenant-général des armées et gouverneur de Bordeaux, fils de Charles et de Jeanne DE MONLUC, qui fit construire le château de Gaujac à la fin du XVIIe siècle.

Sources :

-Papy (L. et M.), Histoire de Mont-de-Marsan, T.I, Editions interuniversitaires, 1994

-Abbé Foix, Dictionnaire des seigneuries (...), A.D. Landes, série IIF

-Montluc (B. de), Commentaires, Editons Herluison, Orléans, 1875


LES EDITIONS CHRISTIAN PUBLIENT "LES CAPITAINES GASCONS", DE VERONIQUE LARCADE, DONT ON PEUT LIRE UN EXTRAIT DANS LE DERNIER NUMERO D'HERALDIQUE ET GENEALOGIE (N°77, premier trimestre 1999)


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